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31 mai 2007 4 31 /05 /mai /2007 08:16

Portraits
Carine Russo, 45 ans. La mort de sa fille, Mélissa, enlevée par Dutroux, avait bouleversé la Belgique. Aujourd'hui, elle se présente au Sénat sous la bannière écolo. 
L'autre côté de la mère
Par Hélène DESPIC-POPOVIC
QUOTIDIEN : mercredi 30 mai 2007
  
 
Qu'elle marche seule dans la rue, petite et mince dans son jean, ou qu'elle soit assise en compagnie à la terrasse d'un des innombrables cafés de Liège, la cigarette au doigt, Carine Russo n'échappe pas aux regards. «Courage, continuez votre combat», viennent lui dire des passants qui s'arrêtent pour lui prendre les mains. Sa notoriété, Carine Russo sait bien qu'elle ne la doit pas à son tout nouveau statut de candidate au Sénat sur la liste du parti Ecolo aux élections générales du 10 juin, mais au fait d'être la mère de Mélissa, l'une des petites victimes violées et assassinées par le pédophile Marc Dutroux en 1995. L'affaire Dutroux, qui a traîné dix ans, entre la disparition de Mélissa et de son amie Julie Lejeune et la condamnation de leur bourreau, a révolutionné la Belgique. Elle a fait sortir des centaines de milliers de personnes dans la rue et ébranlé l'institution judiciaire. «Mon mari et moi ne voulions pas être les pauvres parents de la petite fille assassinée. Nous ne voulions pas qu'on nous plaigne. Nous revendiquions», dit Carine Russo pour expliquer son engagement politique d'aujourd'hui comme la continuité de son combat d'hier. Elle a cependant attendu de longues années avant de s'engager en politique, «par peur de la récupération».  «Je n'ai peut-être pas de compétences politiques, mais j'ai une expérience de l'opposition politique, celle de la lutte d'un parti qui n'existait pas, le parti des gens qui demandaient des comptes», assène-t-elle d'une voix rauque. En Belgique, Carine Russo et son mari, Gino, sont devenus un symbole. «Leur combat a participé à une prise de conscience très importante, explique la journaliste Agnès Lejeune, qui a réalisé un documentaire sur l'affaire Dutroux. Il a donné une force incroyable aux gens face aux institutions. Avec un seul message : ne pas s'incliner.» 
Pour les Russo, il y a un avant et un après Dutroux. En juin 1995, quand le pervers Marc Dutroux enlève et séquestre Julie et Mélissa, Carine Russo est une jeune femme ordinaire de 33 ans, mère au foyer de deux enfants, qui vit dans une banlieue ordinaire avec son mari, ouvrier. Carine Russo parle de cette période avec tendresse. «Notre petit bonheur faisait presque cliché. J'étais contente d'être mère à la maison. Je plaignais les femmes qui étaient obligées de travailler. Ma préoccupation était que le monde soit le meilleur possible pour mes enfants. Nous n'allions jamais en vacances, mais nous avions fait construire notre petite maison en brique rouge. J'étais bien dans mon petit couple.» Elle se souvient que les époux Lejeune, les parents de Julie, l'amie de leur fille enlevée avec elle, leur étaient en tout point semblables. «C'étaient des Schtroumpfs. Qui comme les autres Schtroumpfs vivaient dans des maisons de Schtroumpfs toutes pareilles. C'est la disparition de leur fille qui les a fait se révéler», dit Michel Antaki, directeur d'une galerie d'art, point de rencontre des intellos militants de Liège. Carine est aujourd'hui très active dans le tissu associatif. Elle a rejoint Voix de femmes, une association culturelle qui s'est impliquée dans un réseau de solidarité mondial de femmes proches de disparus politiques. Cet engagement l'a amenée en janvier dernier à Alger, où elle a toutefois fait connaissance d'une femme qui l'a fort impressionnée, la nouvelle présidente de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (Fidh), Souhayr Belhassen.
Le choix de faire campagne pour un parti écologiste, marqué à gauche, s'est imposé de lui-même. «Chez nous, on n'est pas de gauche, on naît de gauche», dit cette femme issue du creuset de la social-démocratie belge. Elle dit d'Ecolo qu'il est «un parti qui [lui] ressemble», un parti qui se bat «pour un monde plus juste». La ténacité, le goût du combat qu'elle a montrés en pointant du doigt les dysfonctionnements de la police et de la justice, elle les tient de sa famille, des résistants ardennais marqués eux aussi par les épreuves. Ce père, emprisonné par les nazis alors qu'il n'avait pas 20 ans, cette mère, «infirmière par vocation» et déléguée syndicale, ont perdu leur fils aîné, âgé de 5 ans ­ alors que Carine en avait 2 ­, écrasé sur la route par un chauffard. «Ma mère ne s'en est jamais remise, mais ils ont reconstruit leur vie, donné naissance à mon petit frère. Et mon père a créé une association de familles de victimes d'accidents de la route. Cet engagement, c'est presque un héritage.» Son sens de la solidarité et de l'entraide s'est aiguisé au contact de la famille de son mari, des mineurs siciliens. «On n'est jamais abandonné dans une famille italienne», souligne-t-elle. Lorsque la petite Mélissa a été enlevée par Dutroux, Gino Russo, métallo et délégué syndical, a pu se consacrer pendant un an d'abord à sa recherche, puis, après la découverte de son corps, à la mobilisation de l'opinion et à l'enquête grâce à la solidarité de ses compagnons d'usine qui se sont cotisés pour lui verser l'équivalent de son salaire. Carine ne supportant plus d'être seule la nuit après la mort de sa fille, Gino a ensuite raccroché son bleu de chauffe pour un poste dans l'administration.
Avec les parents de Julie, les parents de Mélissa ont créé l'Association sans but lucratif (ASBL) Julie-Mélissa, qui a, des années durant, travaillé le dossier judiciaire et organisé le soutien de l'opinion. «Les gens ont versé de l'argent en masse sur le compte de l'association, mais nous ne l'avons jamais utilisé pour nos propres frais, y compris judiciaires», rétorque Carine Russo en réponse aux quelques détracteurs qui lui reprochent de chercher à s'enrichir en se lançant dans la politique. «Je leur dis qu'il n'y a aucun risque, car les élus d'Ecolo doivent reverser la moitié de leurs émoluments au parti, le seul à faire ça en Belgique», dit-elle. L'association assurait une aide juridique et psychologique aux jeunes filles violées et à leurs familles. «Carine a même reçu un jour à la maison un pédophile qui venait lui demander de l'aide contre ses pulsions», raconte Michel Antaki.
L'ASBL n'a jamais été dissoute. Inactive, elle reste le dépositaire d'archives qui témoignent d'une époque. Les relations entre les deux couples de parents se sont distendues. Le père de Julie a accepté un poste dans une association consacrée aux enfants disparus créée par le gouvernement. Les Russo, eux, se sont crispés et n'ont jamais voulu accepter la thèse de la justice, qui a présenté Dutroux comme un pédophile isolé. Ils n'ont pas assisté à son procès en 2004. Et ce fut la première fois que l'opinion ne les a pas suivis. La Belgique voulait tourner la page.
A aucun moment, cette famille endeuillée n'a réclamé la peine de mort pour le meurtrier de leur fille. «Le sécuritaire a un prix que nous payons tous : la limitation des libertés. Ce n'est pas ce que nous voulions», dit la candidate sénatrice.
Quatorzième et avant-dernière sur la liste de son parti, Carine Russo ne peut être élue que si les Belges utilisent leur vote de préférence  en cochant son nom en priorité. Elle s'en moque. Loin de tourner la page, son intention est de «pardonner au monde politique» dont elle a été «obligée de vilipender l'imprévoyance». «C'est une démarche qui dépasse l'amertume, car la démocratie est trop importante pour qu'on l'ignore», dit-elle. Si les électeurs la boudent, elle ira en vacances avec son mari en Italie et poursuivra son «travail de reconstruction de la cellule familiale» avec son fils, Grégory, aujourd'hui étudiant en sociologie, à propos duquel elle se reproche de «ne pas avoir été toujours disponible». 
photo Marc Melki
Carine Russo en 6 dates 1er mai 1962 Naissance à Liège. 7 août 1982 Epouse Gino Russo. 11 septembre 1986 Naissance de Mélissa. 24 juin 1995 Enlèvement de Mélissa, dont le corps est retrouvé en octobre de l'année suivante. 20 octobre 1996 Marche blanche à Bruxelles. Mars 2004 Ouverture du procès de Marc Dutroux
http://www.liberation.fr/transversales/portraits/256767.FR.php anti_bug_fck
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30 mai 2007 3 30 /05 /mai /2007 16:19
Carine Russo (Ecolo):"Je reprends le fil de ma vie" PDF Print E-mail
par Laurent Arnauts   
Monday, 21 May 2007
C'est tout de même curieux: alors que finalement, après plus de dix ans de combat citoyen et judiciaire, Carine Russo se décide à embrasser une carrière politique, certains médias semblent s'employer à la "people-iser". Comme si ce parcours s'expliquait par sa seule notoriété médiatique, à l'instar de telle ou telle présentatrice de journal télévisé. Pourtant, peu de professionnels de la profession d'homme politique peuvent se flatter d'avoir exercé une telle influence en faveur de réformes profondes, dans la Loi et dans les mentalités. Pourquoi, comment? Retour aux (vraies) sources, parfois douloureuses mais aussi porteuses d'un formidable espoir, d'un engagement qui risque de faire date, malgré une 14e place "de combat".

Il y a plus de 10 ans, vous vous êtes fait connaître par un combat individuel, pour connaître le sort de votre enfant enlevé, Melissa, qui est devenu au fil du temps un combat citoyen pour davantage de Justice. Pourquoi ce pas vers la politique, maintenant?


En fait j'avoue que j'ai agi sous le coup d'une impulsion, en répondant positivement à la proposition qui m'était faite par Ecolo. Je sortais d'une période de trois ans, pendant laquelle j'avais essayé de me reconstruire après dix années de déceptions essuyées, de la part des institutions judiciaires et des institutions politiques. D'autant que j'ai également, durant cette période, dû subir d'autres coups durs importants d'un point de vue personnel, outre le procès. Tout cela remettait vraiment en question toutes les bases mêmes de l'être humain que je suis. Il a fallu que je cherche vraiment très très loin au fond de moi en quoi je croyais encore... Et dans un premier temps, mon fils, ma famille, mes proches, tout ce qui m'entourait étaient mes moteurs, mon lien avec la vie.

Est-ce qu'au cours de ce long combat, vous avez à l'un ou l'autre moment songé à "en finir"...?

Oui, à un moment donné l'on songe à cela. (réfléchit) Cela n'a pas duré longtemps, juste un moment. Cela n'a pas duré longtemps, justement parce que je savais que je n'étais pas seule, et que je ne pouvais pas infliger cela à ceux qui étaient toujours autour de moi. Mais j'ai laissé passer ce moment, j'y suis vraiment entrée... (hésite) Quelque-chose dans le passage à l'acte ne s'est pas... n'a pas pu se produire, ne s'est pas produit. Et à partir de ce moment-là, alors que je ne voulais plus que cela, et que cela ne s'est pas fait, qu'est-ce qui m'en a empêché...? Ce mauvais moment est passé, et maintenant je sais que je ne le ferai plus jamais, que quelque chose de très fort continue de me relier à la vie. Je me suis reconstruite, j'ai reconstruit ma vie à partir de cela. Quelque chose qui m'a semble plus fort que moi, finalement, plus fort que mon désespoir.

C'est cette reconstruction qui continue maintenant sous la forme d'un engagement politique?

Sans doute, puisque quand je dis que je me suis reconstruite, c'est que pas après pas je me suis sentie de mieux en mieux, jusqu'à ressentir quelque chose qui ressemblait, oui, à du bonheur. Du bonheur que je n'arrivais plus à éprouver avant... C'est à ce moment-là que je me suis remis à y croire, voyant que je pouvais revivre cela, ressentir cela, me sentir heureuse malgré tout mon passif. Je me suis sentie à nouveau dans la vie.

Vous en étiez arrivée à penser que cela vous était à jamais interdit?

Oui, c'est cela. Je pensais que j'allais vivre cet enfer jusqu'au bout, mais jusqu'au bout de quoi? Et puis voilà: des événements heureux se sont succédés, j'ai retrouvé ce goût, le goût de la vie. Et puis au moment où je me suis vraiment sentie arrivée, arrivée à une certaine sérénité, un certain bonheur retrouvé, cela correspondait presque au moment où Ecolo m'a demandé d'entrer chez eux. Cela m'a même déstabilisé un peu, car après m'être reconstruite, j'avais peur d'aller à nouveau me faire du mal. Et en même temps, je me rendais compte que je vivais tout de même un peu dans une bulle, bien protégée dans ce petit bonheur retrouvé, au milieu de mes amis et de ma famille. Une protection et un bonheur que je m'étais recréés, mais plus en liaison avec le monde extérieur, avec les autres, ou alors seulement avec les gens qui m'avaient apporté quelque chose dans cette reconstruction, leur propre bonheur par exemple. Les gens heureux vous apportent beaucoup, en fait. Et les gens heureux sont ceux qui n'ont pas de problèmes. Et je les remercie. Je suis contente d'avoir été entourée de gens heureux qui n'avaient pas de problèmes, mais je me rendais tout de même compte que vu notre passif, je ne pourrais pas rester indéfiniment comme cela. Il subsistait ce décalage entre ces gens heureux, qui n'ont pas connu le malheur, et moi. Leur objectif était de nosu changer les idées, et moi je me suis complètement laissé entraîner là-dedans, parce que effectivement cela m'a apporté quelque-chose pendant un moment. Jusqu'au moment où j'ai senti que j'étais bien là-dedans, mais que j'étais comme anesthésiée. Car mon passé continue d'exister, je continue à le porter avec moi, malgré tout. Quand j'ai dit oui à Ecolo, c'était comme reprendre le fil de mon passé, dans le présent, relier à nouveau les deux. On dit toujours que la page est tournée, mais non, ce n'est pas vrai. C'est un peu comme quand on pose un livre lors d'un passage trop dur à lire, pour le reprendre plus tard. En lisant "Les bienveillantes" de Jonathan Litell j'ai aussi dû m'arrêter à plusieurs reprises, et me changer un peu les idées avant de continuer. C'est un peu ça.Donc, en disant "oui", j'ai en quelque sorte retrouvé une cohérence par rapport à moi-même.

Est-ce que avant, vous avez ressenti un certain enfermement dans le regard des autres, d'être toujours vue et considérée "comme"...?

Oui, comme le mère de la victime de Marc Dutroux. Cela a commencé avant le procès, lorsqu'on avait de plus en plus de difficulté à exprimer pourquoi nous ne voulions pas y prendre part. De difficulté, non seulement parce qu'on commençait à être usés, mais aussi parce qu'on avait de moins en moins d'accès à la parole. On ne nous laissait plus parler. Il ne fallait pas qu'on puisse expliquer en profondeur les raisons pour lesquelles on n'allait pas au procès. Et en même temps, on s'était en quelque sorte résignés, Gino et moi, se disant qu'on allait "les laisser faire" ce procès, parce qu'il fallait bien qu'il ait lieu, finalement, on ne pouvait pas rester éternellement dans cet espèce de no man's land qui ne correspondait plus à rien, dans cette enquête qui n'en finissait pas et qui ne reprendrait plus jamais le bon sens.

Quelle a été votre réaction lors du verdict?

Lorsque la "vérité judiciaire" a été prononcée, cela n'a pas été évident du tout pour Gino et moi de garder la distance, on a ressenti le besoin d'être le plus loin possible, c'est pourquoi nous étions partis en Inde, pour rester "sereins", si l'on peut dire, par rapport à tout ça.

C'est peut-être l'occasion de le dire, à ceux qui n'auraient pas compris ou auraient oublié: pourquoi vous n'avez pas voulu être présents à ce procès? Est-ce que vous pensez avoir eu raison d'agir ainsi?

Oui, on continue de penser que nous avons eu raison, nous sommes très contents de ne pas avoir été là. D'autant plus que ce que nous avions prévu que la finalité du procès serait, s'est réalisé très exactement: la fable d'un couple de pervers isolés, présentée comme une vérité judiciaire. Et une vérité judiciaire, à moment donné, devient une vérité historique, s'il n'y a personne pour la contredire. Or, contredire une vérité judiciaire, c'est compliqué, puisqu'on ne peut pas aller très loin...

Théoriquement, il reste le fameux dossier "bis"...

Il reste effectivement, mais on savait déjà bien avant le procès que plus personne n'avait envie de s'en occuper, il n'avait pas bougé pendant des années. Et on ne peut pas reprendre ce genre de dossier si longtemps après l'avoir laissé traîner, avec le juge qui n'en veut pas, et qu'on n'arrive pas à faire bouger pour accomplir des actes d'instruction qui ne l'intéressent pas. Chaque fois qu'on a essayé de l'obliger à accomplir des actes d'enquête, il les a fait à contre-coeur et les a bâclés. Donc c'était devenu impossible d'avancer, d'espérer arriver à quelque chose.

Le procureur du Roi Michel Bourlet a fini par baisser les bras également?

Oui, je suppose, puisqu'il est trop seul à présent. Il aurait besoin de parties civiles, d'avocats qui en veulent aussi. Or, il n'y en a plus, elles ont toutes disparu après le procès, même celles qui avaient dit qu'elles continueraient. Nous n'y étions pas, et nous ne continuions plus, mais c'était clair, nous avions annoncé que nous arrêtions tout.

On peut donc dire, aujourd'hui, vous ne savez toujours pas comment, ni pourquoi, ni à l'intervention de qui les choses se sont passées?

Voilà. Et d'une certaine manière, la Cour d'Assises l'a reconnu, mais l'information qui a été délivrée au grand public est inverse. C'était un procès extrêmement médiatisé, et pourtant on a fait oublier qu'on n'a pas reçu de réponse. La plupart des gens se disent que les deux pervers isolés sont en prison pour longtemps et que c'est réglé. Nous n'avons pas participé parce que nous savions au départ que ce genre de réponse simpliste serait délivrée, et effectivement on a réussi à faire avaler cette histoire de monstres à la population, comme a de petits enfants.

Ce combat-là il a donc en quelque sorte été perdu, puisque vous n'avez pas obtenu la réponse que vous espériez, que vous étiez en droit d'obtenir. Mais ce n'était pas le seul, puisque là-dessus s'est greffé un combat citoyen. Et là vous avez tout de même réussi à faire énormément bouger les choses? Avez-vous conscience du rôle que vous avez joué?

Oui, on en a conscience tous les deux, Gino et moi, et nous en sommes contents. Quand on se retourne sur ce que nous avons obtenu, grâce évidemment à l'attention que nous portait la société civile - car il a fallu se battre pour se faire une place dans les médias, pour avoir droit à la parole, on l'oublie aujourd'hui. Nous avons dû nous battre pour ça, pour pouvoir nous exprimer nous-même sur ce qui nous arrivait. Petit à petit on a réussi à faire passer certaines choses, et on a fini par être soutenus. C'est ce soutien qui nous a permis de continuer, de nous battre pour certaines choses, jusqu'à avoir des revendications qui étaient déjà clairement politiques, même si les gens ne s'en rendaient pas nécessairement compte. Je pense à la réforme de la justice, le projet Franchimont, la dépolitisation de la magistrature... ce sont des choses dont on a discuté dès 1995, pendant la disparition des petites, en face à face avec le ministre de la Justice de l'époque, Stefaan De Clerq. Des choses se sont réalisées, et on s'est rendu compte que la justice manquait de moyens... enfin, le grand public s'en est rendu compte, car au sein de la magistrature et du monde politique on le savait évidemment depuis des années, et on faisait un peu semblant, il fallait quelqu'un qui puisse interpeller avec le soutien des gens. Cela n'a pas été jusqu'où on espérait, mais quelque chose tout de même a avancé, oui.

Pour vous, cela s'est passé comment, cette prise de conscience "politique", elle a commencé lors de la disparition des enfants?

Pour ce qui concerne la justice, oui, cela nous est tombé dessus alors que nous n'avions vraiment aucune expérience aucune expérience personnelle en la matière, on ne savait rigoureusement rien, pas même ce qu'est un procureur du Roi... On a dû tout apprendre sur le tas. Et il a fallu apprendre très très vite, car tout était extrêmement urgent, il fallait comprendre dans quoi on était puisque les membres du monde judiciaire et policier étaient nos interlocuteurs principaux pour retrouver les petites.

Et c'est de là qu'est venu votre conscience politique, ou c'est antérieur?

La conscience des manquements judiciaires et policiers, et leur prolongement politique, oui, mais notre conscience politique à tous deux remonte à... avant notre rencontre. Car au départ, quand nous nous sommes rencontrés, nous avions finalement très peu de choses en commun. (sourit) Si nous n'avions eu que notre attirance l'un pour l'autre, au départ de nos cultures différentes, si nous n'avions eu que ça, je ne sais pas si on aurait pu être le couple soudé qu'on est et qu'on est resté pendant toutes ces années. Cela fait tout de même vingt-cinq ans qu'on est mariés, et presque trente ans qu'on se connaît. Je crois que ce sur quoi nous nous sommes trouvés tout de suite, aussi jeunes que nous étions, c'est que nous avons découvert, chacun l'un chez l'autre, que nous avions une conscience politique.

C'était à quel âge?

(sourit) Moi j'avais seize ans, lui dix-huit. Donc en fait, nos premiers sujets de conversation, ceux qui nous ont permis de nous découvrir, tournaient déjà autour du fonctionnement de la société...

Et à l'époque, dans les années '70, c'était quoi qui vous préoccupait?

A l'époque, j'étais encore étudiante, je commençais à entrevoir les problèmes de l'enseignement. Lui venait d'entrer à l'usine, à Cockerill. Il a connu, dans son monde ouvrier à lui, les premières grandes grèves de l'époque, au début des années '80, et il en était. Nous apprenions le monde, et nous étions très ouverts sur ce qui se passait dans nos milieux respectifs. Nos échanges portaient là-dessus.

Cela s'est également traduit, à l'époque, par un engagement ou une tentative d'engagement politique?

Non, nous n'avons jamais fait partie d'un mouvement politique, nous n'avions pas vraiment de références, nous n'avions que nos propres pêtites expériences, que nous-mêmes. C'est toute seule que j'ai découvert, à seize ans, le journal "Pour". Mon père lisait le journal tous les jours, il était féru d'info, donc dans la famille c'était motivant, mais je n'accrochais pas vraiment au journal "Le Soir"... Donc j'ai découvert "Pour" qui me semblait s'adresser à moi, aux jeunes. Cela m'enthousiasmait, j'ai commencé à en acheter plusieurs numéros pour le distribuer, pour le faire découvrir aux profs à l'école... Ce journal a été ma première et seule formation politique (rires). Mais après, j'ai conservé le goût de m'intéresser à l'actualité, avec une certaine vision des choses.

Gino, lui était actif au sein du syndicat...

Oui, parce que le syndicat l'avait repéré: il était très convivial et solidaire, et aussi jeune qu'il était, dès qu'il arrivait quelque chose à l'un de ses collègues, il le défendait. Pourtant, il était encore stagiaire, qu'il osait déjà se porter à la défense des autres, alors qu'il risquait d'être viré. Mais voilà: c'était plus fort que lui. Il est ainsi, mais cela tient aussi à ses origines: les immigrés italiens, pour faire leur place, pour s'intégrer en Belgique, ont dû être très solidaires. Il n'a jamais connu que ça, c'était naturel chez lui.

Donc, même si vous ne connaissiez rien à la Justice au moment où vous y avez été confrontés, vous saviez déjà comment le monde tourne...


Oui, même si nous sommes du bon coté de la planète, si j'ose dire: en Occident, dans un Etat démocratique, où on est censé jouir d'un maximum de droits humains et d'acquis sociaux. Mais ce qu'on appelle "acquis" ne sont pas des choses acquises, en réalité: il faut y veiller tout le temps. On s'en est rendu compte dans notre quotidien, au jour le jour: si on n'est pas vigilant par rapport à ces droits et à ces acquis, en un jour, un mois, un an, on peut déjà voir les choses se dégrader. Donc il est évident que c'est une forme de combat, mais de tout instant.

Donc finalement, votre engagement politique n'est qu'un paradoxe, une contradiction apparente mais inexistante en réalité: autant vous avez été critiques envers les institutions, autant vous avez toujours cru à la politique...

Nous n'avons jamais remis en question la démocratie elle-même, parce qu'il était inimaginable pour nous de remettre en question tout ce qui a été construit patiemment, au fil des siècles, c'était hors de question. Toutes les bases sont bonnes, mais lorsqu'on voit qu'elles sont dévoyées, utilisées à d'autres fins que celles pour lesquelles elles ont été créées, on estime qu'il faut tirer la sonnette d'alarme.

Et pourquoi avoir attendu si longtemps, finalement, pour cet engagement politique? Cela ne vous a-t-il pas traversé l'esprit de le faire plus tôt? A plusieurs reprises, vous avez été signalés à des activités d'Ecolo...

Oui, nous sommes allés à l'assemblée générale d'Ecolo de 1999, parce qu'à l'époque ils m'avaient déjà approchée pour que je sois candidate. Mais nous étions alors bien loin de la fin de notre parcours judiciaire, je l'ai pris avec plaisir, comme une reconnaissance, mais c'était inimaginable. Mais, en participant à cette assemblée, nous avons voulu montrer de quel bord on était, pour leur apporter, par notre présence, une visibilité supplémentaire et un soutien. Car la crise de la dioxine a apporté le dernier coup de pouce, mais nous avions apporté notre pierre à l'édifice aussi, car notre visite avait été très médiatisée.

Et pourquoi ce parti la?

Parce que cela fait longtemps qu'ils sont sur la bonne voie, ou en tous cas qu'ils essaient de prôner un modèle de société qui va un peu à contre-courant de la pensée unique dans laquelle tout le monde s'est engouffré dans les partis traditionnels. C'est à contre-courant, parce qu'ils proposent de changer fondamentalement le mode de vie de la plupart des gens. C'est un peu comme les les autoroutes pendant les vacances: tout le monde veut aller au même endroit au même moment, dans les embouteillages. Alors qu'il existe d'autres destinations, et des petits chemins pittoresques...

Et quel est l'élément-clé de cette autre façon de penser la société chez Ecolo, pour vous?


Pour moi, c'est la protection de la vie en général. Quand on conçoit un nouveau rapport à l'environnement, ou une nouvelle façon de penser la solidarité, entre humains, entre générations, entre Nord et Sud, c'est finalement de la protection de la vie qu'il s'agit.C'est pour ça que c'est devenu pour moi un projet aussi crucial.

Qui va donc plus loin que l'engagement plutôt social que était le votre, avec Gino?


Qui va plus loin, oui, car on est vraiment au fondement de ce qui permet l'existence de l'humanité.

Au cours de ces dix années, quels sont les autres partis qui vous ont approché?

Gino a été approché par le PS, qui avait reconnu en lui une personne qui savait de quoi il parlait lorsqu'il évoquait le social et les luttes sociales. Mais moi je n'ai pas été approché par d'autres partis qu'Ecolo... (réfléchit) sans doute parce que je n'étais pas classable, déjà. Ils ne savaient sans doute pas trop où me situer. J'ai plutôt continué à attirer les gens plutôt d'extrême gauche, disons.

Ecolo est d'extrême gauche, selon vous?


Pour moi Ecolo est la seule gauche. (rit) C'est grave de dire ça, hein? Mais d'une certaine manière c'est le seul parti qui n'est pas à gauche que dans les discours et dans l'image, à l'heure actuelle. C'est un peu grave pour les autres, mais au niveau de leurs actes ils ne sont plus en cohérence.

Il y a d'autres mouvements à gauche de la gauche...

Oui, mais Ecolo est le seul à avoir pu faire preuve d'un certain pragmatisme, à être entré dans le paysage politique, et donc à devenir quelque chose de possible. Je sais qu'il y d'autres mouvements ou des petits partis, j'espère qu'il pourra un jour encore y avoir du nouveau de ce coté-là, mais les moyens n'y sont pas, pour mobiliser et conscientiser il faut des moyens, or les moyens sont du coté du fric, donc... Je crois qu'Ecolo a pu aller plus loin, parce qu'ils sont restés endurants et soudés, même lorsqu'on ne savait pas très bien s'ils étaient de gauche ou de droite, s'ils avaient seulement une conception politique.

Justement, par rapport au questionnement que le sénateur Ecolo Josy Dubié a lancé dans nos colonnes il y a quelques semaines à propos du positionnement d'Ecolo par rapport à la gauche, quel est votre sentiment? Vous avez été rassurée également par la réponse des instances d'Ecolo, ou peut-être n'aviez-vous pas du tout le même questionnement?

Non, je suis comme Josy, j'ai douté aussi: quand on donne, au niveau communicationnel, comme indication que Didier Reynders (président du MR, ndlr) est un copain, c'est vrai qu'on reçoit cela d'une façon bizarre. On peut comprendre que Jean-Michel (Javaux, secrétaire fédéral d'Ecolo, ndlr) se soit exprimé à titre privé, mais en termes de communication... Mais bon, les écologistes sont devenu des communicateurs, ils ont appris des choses. Se laisser d'une certaine façon, englober d'emblée dans la gauche les enferme dans le rôle de supplétifs du PS, ne leur laisse aucune marge de manoeuvre. En Belgique il n'y a que quatre partis, il faut tenir compte de cette réalité-là, et s'il y a moyen d'être plus performant pou faire passer ses convictions à un moment donné, en passant par d'autres alliance, cela fait partie de leur pragmatisme aussi.

Vous dites "leur"... une question vient naturellement à l'esprit: vous avez justement la réputation d'être une personnalité sans compromissions ni compromis. Comment allez-vous vivre l'inévitable confrontation directe avec la "politique politicienne"?ous avez dû y réfléchir?


Non, je suis en train d'apprendre cela! (rires). Dans un premier temps, ce que je sais et ce qu'ils savent, c'est ce que je ne pourrai pas changer sur ce que je crois fondamentalement et ce qui m'a donne envie de reprendre dune certaine façon un combat de fond, avec eux. Par contre, apprendre des choses sur la meilleure façon de parvenir à réaliser des choses, j'y suis prête. Et j'espère et je suppose qu'ils sont conscients que j'ai aussi des choses à leur apporter, c'est du "win-win", comme on dit...

Tiens, vous parlez déjà comme Didier Reynders!

(rires) Bon, disons "donnant-donnant", réapproprions-nous notre vocabulaire!

Jusqu'ici vous formiez un "tandem d'enfer" avec Gino, cela va-t-il continuer dans le cadre de vos activités politiques?

Oui, on discute toujours beaucoup évidemment. Lui reste à l'extérieur de la politique et moi je suis à l'intérieur maintenant, donc entre nous on se rejoue souvent la confrontation entre monde politique et société civile, à table! (rires) Donc j'écoute ce qu'il en pense et j'essaie de confronter cela à mon nouvel environnement.

En fait vous n'avez pas tout à fait la même sensibilité ni la même façon de communiquer, et c'est cette complémentarité qui a fait votre efficacité...


Oui, exactement, et ça continuera.

Comment concevez-vous pratiquement votre engagement politique: vous fixez-vous quelques objectifs précis à tenter d'obtenir?


J'ai une certaine expérience et une motivation, que je mets au service d'un projet global. Et j'apporte en plus, un petit peu de notoriété. J'estime que de cette façon là je serai déjà très active. Mais il es clair que j'aurai envie d'approfondir d'avantage certains domaines que d'autres. Cela dit, l'homme politique est aujourd'hui très dépendants des médias, et ceux-ci sont très dépendants du financier, donc c'est forcément plus difficile pour un petit parti de gauche comme les verts, qui propose quelque chose de différent. Ce qui implique selon moi, que dans un contexte où la démocratie a tendance à se déliter, il faudrait repenser fondamentalement le fonctionnement du média... enfin, le repenser, c'est déjà fait: encore faut-il parvenir à concrétiser quelque chose.

Et sur le plan politique, est-ce que, aujourd'hui, vous êtes prête à reprendre des coups? Et peut-être à les rendre, d'ailleurs? C'est inévitable en politique...


Je suis à la fois prête et pas prête. Je sais que c'est inévitable, mais si on me demande de les rendre d'une certaine façon, comme cela s'est toujours pratiqué en politique, je n'y suis pas prête. je ne peux les rendre qu'à ma façon. Et peut-être en dévoilement ma faiblesse, ce qui ne se fait pas couramment dans ce monde très masculin. Les choses évoluent, d'ailleurs: plus il y a de femmes en politique, plus il y a une certaine douceur, il y a une autre manière de résister. Montrer sa faiblesse, ça peut désarmer. Et on ne peut pas rester tout le temps dans des rapports de pouvoir qui impliquent de la violence. Les rapports de pouvoir, violents, qui existent au niveau des institutions ont inévitablement leur répercussion dans la société. On ne peut pas, par exemple, stigmatiser la violence des jeunes, quand on est au moins aussi violent dans le monde politique ou en tant qu'autorité

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